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D.S. Ingénieur Environnement

· Interviews

Témoignage D.S. Ingénieur Environnement en poste à ce jour.

Pouvez-vous me parler de vous ?

J’ai 37 ans. Je vis en couple depuis 8 ans et je suis papa d’une petite fille de 4 ans

Je suis ingénieur dans le domaine de l’environnement, en poste depuis 6 ans sur des projets en France comme à l'international. En France, je travaille à différentes échelles : communale, intercommunale et départementale.

J’aime le sport. Je pratique l’apiculture, l’ébénisterie et le bricolage. J'ai été diagnostiqué Asperger en 2015 à l'âge de 32 ans.

Savez-vous à quel moment vous vous êtes senti différent ?

Très jeune, entre 7 et 10 ans. Très tôt, j’ai eu conscience d’un certain décalage qui s’est confirmé à l’adolescence et tout au long de mon parcours. J'ai longtemps attribué ce décalage au fait que j'avais une petite sœur trisomique très proche de moi (1 an et demi d'écart), ce qui engendre forcément une maturité plus précoce. Ce décalage se traduisait de deux manières :

Dans le sens négatif : j’avais toujours l’impression d’être en décalage par rapport à mes amis et j'étais très tête en l'air (j'oubliais et je perdais souvent des choses).

Dans le sens positif : je faisais preuve d’une grande curiosité, de bonnes aptitudes scolaires et j’avais constamment l’envie d’apprendre de nouvelles choses.

En quoi consiste cette différence selon vous ?

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression de voir les choses arriver, d’avoir une capacité à anticiper les événements. Par exemple, j’ai été conscient très jeune de la problématique de la crise environnementale et cela a sans aucun doute largement influencé mon parcours scolaire et professionnel.
Je ne lis pas beaucoup mais j’ai toujours regardé des émissions très diverses, j’étais intéressé par tout (nature, économie, géopolitique, technique, divertissements...).

Par le biais de recoupements, je peux m’exprimer sur de nombreux sujets. En revanche, les discussions sur la vie de tous les jours où l'on parle de la pluie et du beau temps ou de la dernière émission de téléréalité ne m’intéressent pas et m'ennuient profondément. Je suis plutôt intéressé par des sujets « sérieux ». Il en découle que je n'ai jamais été très fan de la pause-café. C’est un de mes principaux soucis car on ne peut pas être tout le temps sérieux et ces moments sont importants pour créer du lien. On a parfois besoin de légèreté et j’envie les personnes qui sont capables de parler de choses sans importance, qui n'ont pas forcément de sens mais qui font rire. Personnellement, j'ai également un certain humour, mais qui n'est pas facile à comprendre (j'en joue aussi un peu), un mélange d'humour noir, d'autodérision et de provocation que tout le monde ne comprend pas mais avec ceux qui y sont sensibles, cela donne lieu à de sérieux fous rires.

Les principaux leviers qui m’ont permis d’avoir des liens sociaux sont le milieu associatif, le milieu scolaire et surtout le sport collectif. J’y ai appris la vie en groupe, à travailler en équipe, à comprendre que d’autres ne fonctionnaient pas forcément comme moi… je percevais souvent un certain décalage mais je fonctionnais beaucoup par mimétisme ce qui m'a permis de développer des capacités d'adaptation.

Pourriez-vous en dire plus du point de vue social ?

J’ai toujours eu des relations amicales, mais je ne me sentais jamais complètement à l’aise et c’est vraiment en arrivant en école d’ingénieurs que je me suis senti totalement épanoui. En quelques heures, je suis passé d'une personne assez introvertie à quelqu'un de plutôt extraverti. Je m'interroge toujours sur cette transformation radicale mais je l'attribue à un contexte d'émulation intellectuelle, d'esprit de groupe très affirmé, de rencontres de personnes de tous horizons et de toutes les régions et même d'autres pays et une vie extra-scolaire particulièrement riche (sport, théâtre, musique, soirées étudiantes,...)

Que vous évoque le mot adaptation ?

C'est mon quotidien, il est vraiment très rare que je puisse être véritablement naturel, seulement avec quelques amis et mon entourage le plus proche. Au fil des années, j'ai appris à connaître mes différences et mon fonctionnement spécifique et j’ai réussi à surmonter un certain nombre de difficultés de manière intuitive, surtout au travail et en famille. Aujourd’hui je pense que j’ai réussi à trouver un certain équilibre, mais surtout à tirer bénéfice de mes spécificités même si j'ai encore des soucis relationnels avec certains profils de personnes.

Et la vie professionnelle ?

Ça n'a pas été un long fleuve tranquille. J'ai commencé après mon diplôme dans une filiale d'un grand groupe qui a eu d'importantes difficultés avec de nombreux départs de personnes en 6 mois (environ 50% de l'effectif, dont les principaux cadres) et j'ai dû très vite prendre en charge des dossiers importants (à plusieurs millions d'euros) sans véritablement d'encadrement. On m'a alors proposé un CDI que j'ai refusé mais j'ai négocié tout de même une prolongation de 4 mois de mon CDD afin de terminer les gros dossiers que j'avais commencés.

J'ai ensuite intégré une petite PME où, à la différence de la précédente structure où nous étions très spécialisés, nous travaillions dans de multiples domaines, ce qui me demandait beaucoup d'énergie et d'investissement sans forcément réussir au final à véritablement maîtriser les choses comme je l'entendais. Là encore, j'ai eu une charge de travail importante qui m'a contraint (à cause d'un burn-out) à demander une rupture conventionnelle au bout de 3 ans et demi en CDI.

La question de la charge de travail a été dans toutes mes expériences professionnelles une véritable difficulté. Mes compétences techniques et ma force de travail font que l'on me fait très vite confiance et que l'on me confie d'importants dossiers et, comme je suis très curieux, que je n'aime pas m'ennuyer et que je ne sais pas dire non, je me retrouve très vite avec énormément de dossiers que j'ai ensuite du mal à assumer. C'est un point sur lequel je travaille depuis plusieurs années mais il me reste encore du chemin à faire. La compréhension des spécificités de mon mode de fonctionnement depuis quelques années m'aide cependant beaucoup à évoluer. A titre d'exemples, au cours d'une autre expérience professionnelle, au bout de 8 mois en CDD, j'étais en charge de plus de 30 dossiers dont certains d'envergures régionales et là encore, j'ai dû refuser une proposition de CDI car la situation était invivable malgré de multiples alertes.

Concernant mon mode de fonctionnement, je me pose beaucoup de questions et j’essaye de percevoir les choses dans leur globalité. J’utilise beaucoup de temps et d’énergie pour aller chercher les tenants et les aboutissants de chaque sujet que je traite.

Je sais pertinemment que certaines choses peuvent être traitées en 5 minutes, mais je peux quand même y passer plusieurs jours pour réussir à tout maîtriser, en résolvant au passage des problèmes qui ne sont pas forcément en lien avec le sujet. Je fais néanmoins cela car généralement cela me permet sur le long terme de gagner beaucoup de temps par la suite.

J’aime bien tout maîtriser. Si je ne maîtrise pas, je ressens de la frustration et, même, dans certains cas, de l’angoisse, ou plutôt de l’insatisfaction. Et si je suis tout de même capable de passer à autre chose, je peux garder le sujet en tête pour y revenir plus tard (parfois plusieurs années après).

Par contre, une fois que j'ai fait le tour de la question… j’ai du mal parfois à terminer la tâche initiale, car elle ne présente plus d'intérêt pour moi. Je travaille beaucoup sur ce point en ce moment en m'efforçant d'aller au bout des projets dont j'ai la charge mais cela me demande énormément d'énergie.

Tout ceci m'a conduit à vivre des périodes assez difficiles avec des ruptures de contrat, des refus de CDI mais à chaque fois, j'ai réussi à rebondir très vite et au final je n'ai eu que très peu de périodes de chômage sans aucune activité. J'ai été employé viticole pendant près d'un an dans un grand domaine avec une proposition d'embauche et de formation à la clé, j'ai été ouvrier plaquiste pour un artisan de mon entourage. J'ai également démarché une collectivité sans aucun contact préalable au sein de laquelle j'ai obtenu un CDD de 6 mois que j'ai débuté quelques jours seulement après notre première rencontre. Je me suis d'ailleurs particulièrement bien entendu avec le responsable avec qui je suis toujours en contact.

Tout cela génère toutefois des difficultés (relations conflictuelles avec certains employeurs notamment lors des refus de CDI et la négociation de ruptures conventionnelles, périodes de grosse fatigue - épuisement, ... ) mais également des expériences et des rencontres insolites dont je tire aujourd'hui une certaine fierté même si j'aspire à un peu plus de stabilité.

Vos rapports avec les gens au travail ?

Il y a de tout : cela peut être compliqué comme très simple. Quand le courant passe, les relations sont assez fortes et basées sur une réelle confiance en raison, notamment, de mon franc-parler. A contrario, quand le courant ne passe pas, cela peut être très compliqué toujours en raison de mon franc-parler.

Globalement, je suis attiré par des personnes avec qui il peut y avoir du challenge intellectuel, du débat d'idées et ce sont donc souvent des personnes plus âgées que moi. Cela engendre une divergence d'intérêts avec certaines personnes dans l'environnement de travail qui peuvent ressentir un sentiment d'ignorance, de froideur voir même de mépris de ma part, ce qui en réalité n'est pas le cas.

Si vous aviez un conseil à donner à quelqu’un qui a les mêmes différences que vous ?

Je lui conseillerai d’apprendre à se découvrir et à comprendre son propre fonctionnement. Cela lui amènera une certaine stabilité et un confort pour lui et pour les personnes de son entourage. Pour ma part, j'ai longtemps eu l'impression d’être au volant d’une voiture de course un peu folle, capable d'avoir de bonnes performances mais également de faire des sorties de route régulières, ce qui assez lourd à vivre et laisse des séquelles. Cette image de la voiture me convient assez bien même si je ne sais pas trop si je suis la voiture, le pilote ou les deux.

Et comment fait-on pour se connaître ?

Il faut déjà avoir l'envie de se connaître, être curieux… et avoir de l'énergie car il est difficile de mener un travail d'introspection et les personnes qui pourraient vous y aider comme les psychologues ne sont pas toujours de bons conseils car ils ignorent les spécificités du syndrome. Bien souvent, ce sont les difficultés auxquelles nous sommes confrontés qui nous obligent de force à engager un travail sur nous-même. Après, c'est une expérience en soi qui permet de découvrir des domaines inconnus et de rencontrer des personnes inattendues, ce qui en soit est assez passionnant. Dans mon cas, ce travail m'a pris plus de 10 ans et il n'est pas fini. Par contre, avec la multiplication des sources d'information sur le syndrome d’Asperger, je pense que ce travail pourrait être aujourd'hui plus rapide même si beaucoup reste encore à faire.

Quels conseils donneriez-vous pour manager une personne comme vous ?

Faire confiance, être curieux et avoir de l'audace ! Je sais que c'est très difficile de faire confiance sans connaître les gens mais j'ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m'ont accordé cette confiance et je ne crois pas les avoir déçus.


La confiance est indispensable car lorsque l'on me confie une tâche, je ne peux pas expliquer comment je vais procéder. Et même quand j'ai atteint les objectifs, je ne sais pas forcément toujours expliquer comment j'y suis parvenu. Je suis capable de piloter des projets sur plusieurs années en anticipant des événements plusieurs mois avant qu'ils ne se produisent sans être capable de l'expliquer. A chaque fois que j’arrive à un résultat, c’est le fruit d’une réflexion complexe qui mêle de nombreux éléments dont je n’en ai pas forcément la grille de lecture. A mon sens, cela n'est toutefois pas une spécificité des personnes Asperger.

Par contre, pour se rassurer, le manage peut fixer des points intermédiaires pour constater tout de même l’avancement du projet.
Cette liberté est très importante pour moi car elle me permet réellement d'exploiter mon véritable potentiel. J’ai eu la chance d'obtenir un poste avec énormément de liberté et les résultats ont été au RDV puisque j’ai pu inventer de nouveaux concepts et méthodes.

Concernant les personnes qui m'ont fait confiance, je ne sais pas ce qui les a véritablement convaincues, et comme pour la plupart, c'était avant mon diagnostic, je ne les ai jamais questionnées sur ce point.

Maintenant avec mon expérience, ce devrait être je l'espère un peu plus facile de convaincre car je peux m'appuyer sur des réalisations concrètes et une expérience professionnelle significative qui permet d'illustrer de réelles réussites.

Et vous, faites-vous confiance aux gens ?

Je partais jusqu'à présent sans à priori sur les gens et comme je suis quelqu'un de curieux, je vais assez facilement au contact de nouvelles personnes. Par contre, compte tenu de mon parcours quelque peu compliqué, même si pour un Aspie je m'en tire plutôt bien, je me suis forgé une certaine carapace pour me protéger. Et cette carapace est difficile à briser. Toutefois certaines personnes y parviennent en quelques minutes, d'autres en quelques années et enfin d'autres jamais. En première approche, je suis donc quelqu'un de plutôt froid, ce qui est un véritable problème mais avec les années, j'ai réussi à m'adoucir un peu même si au final, c'est également un bon moyen de filtrer les gens malveillants. En effet, j'ai une intuition assez bonne sur ce point. Ceux qui persévèrent sont généralement intrigués par ce côté un peu secret.

Donc le premier conseil que vous donneriez aux managers et aux collègues : « Oser faire confiance », le deuxième : « soyez curieux », le troisième « ayez de l'audace » et le quatrième « Ne demandez jamais pourquoi ni comment, jugez uniquement sur les résultats ». Il y en aurait bien évidemment d'autres d'autant que chaque profil est différent.

Un conseil tout de même pour d'éventuels employeurs ou autres, qui seraient un peu frileux : pour construire cette confiance, je vous conseille de tester les personnes sur des cas pratiques. En revanche, n'attendez pas d'eux qu'ils vous en mettent plein la vue au cours d'un entretien d'embauche : il ne savent pas parler d'eux et ne peuvent expliquer comme ils fonctionnent. Personnellement, j'ai eu de nombreuses expériences professionnelles, mais je n'ai jamais réussi à décrocher un entretien d'embauche avec une RH. Elles essayent en effet de vous faire rentrer dans une case qui n'existe pas aujourd'hui et vont donc considérer que vous êtes un profil à risque, ce qui est en partie vrai pour certaines personnes et totalement faux pour d'autres. J'ai eu la chance de bénéficier à un moment donné d'un accompagnement pour la recherche d'emploi par une personne bénévole spécialisée sur les profils de cadre et elle s'est arrachée les cheveux avec moi (un coup c'était les mains qui n'allaient pas, un autre coup le regard, ou bien encore la présentation,....) Malheureusement, je ne l'ai pas revue depuis mon diagnostic car j'aurais pu lui apporter enfin quelques éléments d'explication qui expliquerait pourquoi sa cause était perdue d'avance.

D.S

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